Deux documents relatifs au buffet des orgues Vaignon-Fosset (Guingamp 1645-1646)[1]


Le contrat pour la fabrication des buffets

Contrat passé par la fabrique de l’église Notre-Dame de Guingamp avec Jean FOSSET, maître menuisier à Rennes, pour la fabrication des buffets du nouvel orgue ( 25 juin 1645). Copie [1].

Incipit du contrat passé avec Fosset

 

Ce jour vingt et cinquiesme de juin mil six cens quarante cinq après midi devant les notaires soubsignants de la cour royale de Rennes et celle de la cour ducale de Guingamp o [avec] submision et coetera : a esté faict le feur [1] et marché qui ensuit en présence du sieur maire et autres ayant porté charge de ville en ceste communaulté de Guingamp par forme que Me Jan Fosset maistre menuisier de Rennes présent de sa personne demeurant en la ville de Rennes rue Sainct Germain proche la grande pompe dudit Sainct Germain, a promis et s’est obligé sur l’hypotecque de tous ses biens meubles et immeubles présents et futurs et par son serment faire tout de neuf le buffet propre à mettre un orgre (sic) de huict pieds avecq tout son positif de quatre pieds garni de ferreures et de tout ce quy est nécessaire pour le subject mesme de fournir tout le bois de chesne avecq les colletez [3] non garnis de toile [4] et iceluy rendre parfaict à ses propres cousts et despans dans la ville de Sainct Mallo et à bord d’une gabare pour iceluy charger quy luy sera fourni par les cy après nommés quy sont nobles gens François Le Goff sieur de Kerenez et Pierre Allain sieur de Kercado gouverneurs de l’église de nostre dame dudit Guingamp aussi présents et demeurants en la ville dudit Guingamp, après laquelle descharge faicte audict Sainct Malo à la diligence dudit Fosset quy sera dans les fratries [5] de la pentecoste prochaine, iceluy Fosset se transportera dans ladicte ville de Guingamp, pour iceluy buffet et positif poser et mettre en place dans ladite esglise nostre dame dudict Guingamp au lieu destitué (sic, pour destiné ?) en ladicte esglise pour cest effet et à ses propres frais et despans, lequel buffet et positif bien et debuement faict suivant le desseing [6] tiré sur vélin [7]  demeuré par devers ledit Fosset signé des partyes mesmes des soubsignants notaires sera rendu tant par mer que par terre à la diligence desdits sieurs de Kerenez et Kercado dudict Sainct Malo en cestedite ville de Guingamp après toutes lesquelles conditions a esté ledit feur et marché faict et agréablement accordé pour et en fabveur de la somme de treize cens livres tournois, oultre la somme de quarante livres pour les frais de son voiage qu’il a faict présentement et dont ledit Fosset retourne ce jour pour aller audit Rennes, ladite somme de treize cens livres tournois paiables audit Fosset par lesdits sieurs de Kerenez et Kercado en quatre quartiers dans ledit Rennes, scavoir trois cens livres tournois dans un mois prochain, autres trois cens livres au premier jour de novembre ensuivant, pareille somme de trois cens livres au premier de mars aussi ensuivant, et le surplus quy est quatre cens livres tournois au finissement du présent marché et lors qu’il aura mis et posé en place ledit buffet et positif au désir et conformément audit desseign. Incontinent et après quoy il délivrera iceluy desseign tiré sur vellin et signé comme dit est ausdits sieurs gouverneurs d’église, à tout quoy faire et accomplir de poinct en autre se sont lesdites partyes respectivement chacune en ce que le faict leur touche obligés, sur l’hypotecque de tous leurs biens meubles et imeubles présantz et futturs, comme dit est, exécution et vante d’iceux comme gaigées, jugées de court, cryees et saizies de leurs imeubles, arrest et hostage de leurs personnes en prison fermé, etc. et autres contraintes comme pour deniers royaux et avant l’attouchement desdits sommaires iceluy Fosset promet fournir cauption solvable en ladite ville de Rennes jusques à la concurrence de la somme de neuf cens quarante livres tournois qu’il doibt toucher aux termes cy dessus limités au gré de noble homme François Le Gaign, sieur de Carrée quy stipulera et prendra la peine de recepvoir lesdites cauptions pour lesdits sieurs de Kerenez et de Kercado, conditionné qu’au cas que lesdits sieurs de Kerenez et de Kercado se pourroinct accommoder avecq le sieur Vaignon faiseur d’orgres de les faire à seize pieds, ledit Fosset s’oblige de faire ledit buffet à la mesme mesure pour y mettre une monstre de saize pieds pour l’augmentation de quoy ledit Fosset aura deux cens livres oultre le prix cy dessus rendu comme dit est, dont lesdits sieurs de Kerenez et de Kercado luy donneront advis dans un mois de faire ladite augmentation. Fait gré et jurée, et condempné par l’aucthorité et jugement de nosdites courts audit Guingamp au raport de Cillion notaire royal soubs le signe desdites partyes et desdits autres soubsignantz présents, lesdits jour et an que devant, et de ce à présent ledit Fosset a présentement receu desdits sieurs de Kerenez et Kercado ladite somme de quarante livres tournois pour les frais de sondit voiage dont il se contente et les en quitte, ainsin signé en l’original F. Allain maire, F. Le Goff, Allain, F. Le Gendre, P. Bobony, Jullien Couppé, Y. Le Bours notaire de Guingamp, et Cillion notaire royal, demeuré audict Cillion, ainsin signé Cillion notaire royal.

Archives des Côtes d’Armor, 20 G 761.

 

Le contrat pour le transport du buffet

Contrat pour le transport par mer, de Saint-Malo à Pontrieux, du buffet de l’orgue de Guingamp, 21 mai 1646. Original.

 

Bastien Le Gallo filz Vincent baptelier et marinier demeurant en la paroesse de Quinper Gouezenec [8] soubz levesché de Treguier en Bretaigne, et Jacques Guillou marinier demeurant en la paroesse de Pleurivau [9] soubz levesché de St Brieu aussy en Bretaigne lesquelz ont congneu et confessé avoir vendredy dernier receu dans ung bateau de la riviere de Pontrieu nommé la Sainte Anne du port d’environ huict tonneaux dont est M(aistr)e et pro(priétai)re ledit Le Gallo et ledit Guillou pilote de l’équipage, d’avecq Jan Fosset M(aistre)e menuisier demeurant à Rennes ce comptant le nombre de dix neuf pièces, scavoir quatre grandes casses [10] de six pieds de long chacune emballées de cerpillieres [11], plus trois pippes [12] et une baricque, huict grandz ballots de douze pieds de long en partie et aultre partie de moindre longueur, plus trois petits ballots, le tout pacqueté et emballé en cerpillieres, fors les trois pippes et la baricque tout quoy est du bois pour servir à menuiserie qui ont esté chargés dans ledit bateau vendredy dernier au devant de ceste ville de St Malo par ledit Fosset comme ils ont congneu et confessé. Et lequel dit nombre de bois les dicts Le Gallo et Guillou ont promis et se sont obligés sur l’hipothecque générale de leurs biens et insolidum[13] l’un pour l’autre et chacun d’eux seul pour le tout, renonçant au bénéfice de division et discution, porter et livrer au port de Pontrieu audit Fosset, lors et sitost que ledit batteau y sera arrivé, posé et ancré et quequesoict [14] à la volonté dudit Fosset. Et pour le port desdicts espèces de dix neuf en bois comme dit est, ledit Fosset leur a promis paier audit lieu de Pontrieu lors de la livraison la somme de vingt livres tournois. Et sur le tout, sauf les périls et fortunes de mer et guerre [15], en estre les deffaillans contraincts par corps et biens comme pour les propres deniers et affaires du Roy nostre sire, et l’une voie ne impeschante l’aultre, à ainsi le serment tenir y ont esté lesdits Fosset, Le Gallo et Guillou de leurs consentemens condamnez et condamnons par nostre cour de St Malo de nous soussignez notaire d’icelle, o [avec] submission et prorogation de jurisdiction jurée à la jurisdiction de Pontrieu à y procéder de jour en autre neantmoins induces ny aultres exceptions quelconques et par le faire scavoir de tous sergens. Fait et gréé audit St Malo chez et en la maison et demeurance de Guillaume Adrien notaire, le vingt ungniesme jour du mois de may an mil six cents quarante six apres midy ; et a ledit Fosset signé ; et pour et à requeste desdits Le Gallo Josselin du Maine, Me menuisier ; et pour ledit Guillou Jacques Trouainson [16] aussy Me menuisier demeurant audit St Malo à ce présents. Á valoir sur laquelle dicte somme de vingt livres tournois, iceux Le Gallo et Guillou ont congneu et confessé avoir cedit jour receu dudit Fosset la somme de onze livres tournois en bon paiement à leur dit, de quoy ils disent estre saisis s’en contentent et l’en quittent à valloir comme dit est, et le reste se montant [à] la somme de neuf livres tournois, ledit Fosset la paiera auxdicts Le Gallo et Guillou audit lieu de Pontrieu comme dit est, et seront tenus iceux Le Gallo et Guillou de partir du devant de ceste ville où ledit bateau est à présent posé pour aller audit lieu de Pontrieu au prochain bon vent pour y aller. Fait et donné comme dessus lesdits jour et an que devant.

Josselin du Maine – Jacques Trouesson – G Raison

Archives des Côtes d’Armor, 20 G 761

 

Paraphe des sieurs du Maine et Trouesson

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire

 

Ces documents sont intéressants à plus d’un titre. Ils informent un peu plus sur le maître menuisier rennais, Jean Fosset, à qui l’on doit aussi le buffet de l’ancien orgue de Guérande réalisé par le facteur Nicolas Bricet, rennais lui aussi, en 1654. Ils illustrent les usages commerciaux alors communément en vigueur, en particulier la notarisation de beaucoup de contrats commerciaux, et le rôle des procureurs de fabriques paroissiales (les « gouverneurs d’église ») engagés jusque dans leurs biens personnels, ce qui de facto limitait l’accès à cette charge à la part supérieure de la société urbaine. Cette fonction temporaire était d’ailleurs à Guingamp, comme en bien des villes, la marche obligée pour accéder à la magistrature municipale. Le second document souligne l’importance du cabotage, de son rôle économique, social et même culturel. La voie maritime, communément empruntée par les personnes comme par les marchandises, était souvent plus rapide [17] et souffrait de moins d’embarras que les routes terrestres souvent peu carrossables. Beaucoup d’historiens qui ont imposé l’idée d’une Bretagne enclavée, cloisonnée, inaccessible, et de ce fait arriérée, n’ont pas tenu compte du fait que tout point de cette province, même intérieur et apparemment éloigné de la côte, se trouve en réalité à une distance raisonnable d’un port de rivière ou de fond de ria. C’est par celui de Pontrieux, alors actif en matière de cabotage, que transitaient beaucoup de pondéreux (vins, fer, bois, etc.) à destination de son arrière pays et en particulier de Guingamp et au-delà. Certains textes du temps en parlent d’ailleurs comme du « port de Guingamp », car de nombreux négociants de cette ville y disposaient d’entrepôts.

 

Ces contrats nous informent aussi sur la technique de fabrication utilisée par le menuisier: réalisé, selon des plans préalablement négociés tant sur le plan de sa forme comme de ses décors, le buffet pouvait être construit avant même que le facteur et ses commanditaires aient totalement finalisé la composition de l’instrument. Contrairement à celui de l’abbaye de Bégar construit sur place, le buffet de Guingamp, a été fabriqué et préassemblé en l’atelier rennais du menuisier. Démonté et soigneusement conditionné pour le transport (ce qui laisse penser que les pièces de bois n’étaient pas seulement débitées à longueur, mais déjà travaillées voire sculptées), il sera assemblé et ajusté en son emplacement définitif.

 

L’identité des signataires par procuration met en évidence l’existence d’une confraternité (instituée ou non, on ne sait) entre les menuisiers probablement spécialisés dans l’ébénisterie religieuse : signent en effet ce contrat deux maîtres menuisiers exerçant à Saint-Malo ; l’un d’eux, Josselin du Maine, est le créateur du buffet installé en la collégiale Notre-Dame de Lamballe en 1631. Faut-il voir en ce fait le signe de l’existence d’une véritable école artistique ou d’une organisation professionnelle chargée de contrôler les marchés ou les réguler ?

 


[1] Pour en faciliter la lecture, les textes ont été purgés de quelques curiosités orthographiques, à l’exception de certaines d’entre-elles plus signifiantes et des formes archaïques qui ont été conservées. L’accentuation a été ajoutée selon les règles en usage.

[2] Contrat.

[3] Ce mot dont la lecture n’est pas douteuse est sans doute un terme de métier dont je n’ai trouvé le sens dans aucun dictionnaire.

[4] Cette expression suggère-t-elle que certains panneaux des orgues pouvaient alors être ornés de peintures ou tapisseries ?

[5] Fêtes ou célébrations.

[6] Dessin ou plan qui n’a malheureusement pas été conservé.

[7] Parchemin plus fin que celui ordinairement utilisé pour l’écriture.

[8] Quemper-Guezénec.

[9] Plourivo.

[10] Caisses.

[11] Serpillière : « Toile grosse et claire qui sert à différents usages et entre autres à emballer les marchandises » (Littré).

[12] Tonneau de grande contenance.

[13] Solidairement.

[14] Quoi qu’il en soit.

[15] La France était alors en guerre avec l’Espagne.

[16] Il signe Trouesson.

[17] A condition cependant de disposer, comme mentionné ici, du « bon vent ».