Réflexions autour d’un contrat passé entre la communauté guingampaise et l’organiste Martin Pélart (1647).

 

Ce contrat (lire la transcription du document original en bas de page) questionne sur quatre points particuliers relatifs aux organistes :

  • leur pérégrination et incidemment leur lieu de formation;
  • les critères de leur sélection,
  • le niveau de leur salaire,
  • l’identité de leurs employeurs.

Mais il suscite aussi quelques réflexions sur les mouvements culturels et religieux qui touchent alors le Trégor et transforment en profondeur l’économie et les pratiques cultuelles de Guingamp.

 

C’est à Rennes que les guingampais vont chercher l’organiste pour toucher leur nouvel instrument. Est-ce l’effet d’un manque local de compétences ou de formations suffisantes, d’un choix de prestige en raison de la notoriété de l’artiste, de l’inclination à une mode artistique dont l’organiste ou sa ville d’origine seraient les garants ? Nous ignorons à vrai dire tout de Me Martin Pélart, de la nature de son talent et de sa réputation. Mais il est sûr que le salaire qui lui est assuré par ce premier contrat de trois ans est très au-dessus de ceux habituellement attribués ailleurs pour une charge équivalente, en particulier dans une ville moyenne, non épiscopale. Si le sieur Pélart reçoit annuellement 270 L , son collègue lamballais Tuau, ne perçoit en 1644 que 235 L annuellement, encore doit-il, à ce prix et le tout à ses frais « fournir et entretenir le luminaire et vitres » des deux églises de Notre-Dame et de Saint-Jean », ce qui n’est pas une mince dépense et peut lui coûter 100 L au moins. D’ailleurs réduit à sa seule fonction d’organiste, en 1656, il ne touche plus que 144 L, à peine plus que son prédécesseur Courtin qui en 1638 ne touchait que 120 L.

 

Cette inflation salariale trouve localement une explication. Les motivations qui poussent la communauté guingampaise à se doter d’un orgue neuf aussi important que celui de Vaignon, et de rétribuer l’organiste autant et même plus que celui d’une cathédrale, ne sont pas le fait du hasard, ni de la seule vanité passagère de quelques notables clercs ou laïcs. Elles ne peuvent être dissociées des transformations assez soudaines qui s’opèrent, en Bretagne en général et à Guingamp tout particulièrement, en matière de culte et de dévotion à partir des années 1630-1640 [1].

 

Parmi les évolutions engendrées par la mise en œuvre différée des décisions du concile de Trente figure la revitalisation du culte marial. Diffusé en particulier par l’action des couvents franciscains et surtout dominicains, et l’érection de nombreuses confréries du rosaire, le culte marial prend un large essor en Trégor dès les années 1633-1635. Guingamp qui disposait de deux couvents de frères mendiants, franciscains et dominicains, semble avoir été, dans le diocèse, le foyer principal de cette orientation cultuelle. La Vierge était naturellement célébrée à Guingamp depuis le moyen-âge. Neuf de ses sanctuaires étaient déjà placés sous son invocation. Un pèlerinage votif s’opérait aussi à ses portes, à Notre-Dame de Grâce. Mais sa notoriété est largement restée locale. Il n’en va pas de même du pèlerinage à Notre-Dame-du Portail (puis de Bon-Secours) qui s’établit à Guingamp avant le milieu du siècle et acquiert très rapidement une importance régionale et plus large encore. Jusqu’à cette époque le culte de la Vierge, pour reprendre le mot de Georges Provost, y était resté « étonnamment discret ».

 

L’effet conjugué de la pastorale mendiante, de l’influence de la très urbaine « frérie blanche », et des notables bourgeois, va permettre en la ville l’établissement d’un pèlerinage à la Vierge dont le rapide développement étonne. L’un des critères de la fréquentation d’un lieu cultuel est celui du montant des offrandes. Or celles laissées en l’église Notre-Dame lors du jubilé de juillet connaissent une croissance quasi exponentielle. D’une moyenne de 150 livres dans les années 1611-1623, elles passent à une moyenne de 2 000 livres entre 1663 et 1668. En quelques années, la dévotion à Notre-Dame du Portail, ainsi qu’on l’appelle, acquiert le statut de premier pèlerinage du diocèse, bien avant même celui de saint Yves. L’affluence que connaît alors la cité n’est pas sans poser des problèmes de sécurité et d’accueil. L’église se révèle vite trop exiguë, et le « portail », où est toujours exposée la statue de la Vierge, doit être agrandi. C’est aussi vers 1650, qu’est organisée la procession nocturne du pardon à travers la ville avec l’embrasement des trois « tantadou ». Du moins n’en trouve-t-on pas mention auparavant. Pour authentifier et consolider ce culte marial, une indulgence papale est demandée par le clergé de la ville. Elle lui est accordée dès 1662, indice d’une antériorité déjà notable et largement reconnue de cette nouvelle dévotion.

 

Dans le même temps, Guingamp devient le centre d’un rayonnement religieux. Aux environs, les dédicaces à Notre-Dame du Portail (ou du Porchet) puis de Bon-Secours (à partir de 1676) se multiplient à travers le Trégor (Louannec, Vieux-Marché, Pleubian, Locquenvel, Lannéanou, etc.), et même à Lanvollon.

 

On imagine volontiers les effets économiques d’une telle fréquentation, en particulier pour les finances de la fabrique paroissiale. Certains éléments du contrat passé avec Martin Pélart permettent de penser qu’il a été passé au moment où les effets de ce nouveau pèlerinage commencent à se faire sentir. Il fait pressentir aussi que son organisation est le résultat d’une politique collective, organisée et volontariste. Il est notable et même tout à fait surprenant que l’ « employeur » du nouvel organiste, en 1647, soit en réalité constitué de trois entités bien distinctes : les gouverneurs (la paroisse Notre-Dame, pour 125 L), les syndics (l’autorité municipale, pour 125 L) et les vicaires (pour 20 L) [2], comme pour répartir les risques, encore incertains de la pérennisation d’un succès assez fulgurant. La part de rétribution, même modeste, assurée par les vicaires, n’est pas dans les usages habituels et ne peut s’expliquer que par un reversement à leur bénéfice d’un supplément de casuel exceptionnel, comme une participation aux bénéfices des offrandes [3]. Passées les trois premières années, son salaire est ensuite pris en charge par la seule fabrique paroissiale, signe indéniable de ressources en forte croissance. Le 12 septembre 1651, ce sont, en effet, les « gouverneur et administrateur des frais et revenus de l’église Nostre Dame de Guingamp » qui sont seuls mentionnés dans le procompte et l’acquit portant sur « les quatre années demeurées échues des le premier de septembre présent mois ». Durant celles-ci, le sieur Pélart avait reçu annuellement 250 livres « toutes lesdites sommes remontées ensemble a la somme de onze cent vingt livres tournois, quelle somme ledit Pellart connoist avoir reçu ci- devant dudit Le Goff en plusieurs et divers versements ». Son salaire ramené à 250 L avait en réalité été légèrement augmenté puisque lui était également cédé, à titre gratuit, l’usage d’un logement estimé à 30 livres par an. Cette légère modification à son contrat était sans doute motivée par le statut du sieur Pélart sans doute alors clerc minoré puisque l’acquit fourni aux gouverneurs, le 10 mars 1653, le dit « à présent prestre » [4].

 

On imagine volontiers qu’une telle notoriété du lieu nécessitait pour l’ornement des offices un instrument de valeur et un organiste de talent. Et puisque le sieur Pélart, organiste et compositeur, sera reconduit dans sa charge durant vingt ans au moins, on peut sans grand risque d’erreur penser que son talent était à la mesure de la réputation du sanctuaire qu’il servait.

 

Transcription du document original

 

Hervé LE GOFF



[1] Pour une analyse de la mutation profonde des modèles religieux bretons dans cette première moitié du XVIIe siècle, je renvoie à la thèse de Georges Provost soutenue à Rennes II en 1995 (La fête et le sacré. Pardons et pèlerinages en Bretagne aux XVIIe et XVIIIe siècle. L’auteur en a présenté une version abrégée sous ce même titre aux éditions du Cerf, en 1998).et pour le cas particulier de Guingamp à ce que j’en écrivais dans Les Riches heures de Guingamp , Edition de La Plomée, 2004, p. 289-293.

[2] Il n’existait pas un seul recteur en titre à Notre-Dame ; la fonction était bicéphale et ses titulaires étaient souvent appelés « vicaires ».

[3] En 1669, devant l’afflux de revenus inattendus, la fabrique accordera à chacun « 300 livres de rentes par an pour la part des aumônes qui tombent en ladite église et portal d’icelle ».

[4] A.D, Cd’A, 20 G 761.