BERDEN Joseph

un génie musical belge oublié

« Père, pardonne leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Saint-Luc, 24-34).

 

Rien n’est plus douloureux pour l’esprit que le destin d’un génie méconnu, surtout celui d’un musicien dont le langage est assurément le plus universel. Trop refréné par sa modestie naturelle, tributaire, de sa naissance à sa mort, d’un environnement local trop étriqué et trop mesquin, abattu par les excès burlesques d’un nationalisme politique et culturel, Joseph Berden, organiste et musicien attaché à la tradition, illustre au plus haut point l’adage selon lequel nul n’est prophète en son pays.

 

Né à Ostende, le 2 février 1916, d’une famille de musiciens, Joseph-François Berden reçoit sa première éducation musicale de son grand-père Alphonse Verschelde organiste à l’église des Capucins de la ville et suppléant de Léandre Vilain, organiste titulaire de l’église primaire Saint Pierre et Paul d’Ostende. Après une pratique assidue du piano sous différents professeurs, il devient à 9 ans, l’élève de Léandre Vilain, qui remarque bien vite les qualités musicales exceptionnelles du jeune garçon et l’encourage à poursuivre ses études. Dès l’âge de 13 ans, Joseph Berden est admis au célèbre Institut Lemmens de Malines. De 1929 à 1936, il y reçoit l’enseignement d’éminents musiciens comme Flor Peeters, Marinus De Jong, Gustave Nees, le chanoine directeur Jules Van Nuffel et le chanoine Vijverman, qui lui permettront d’obtenir le « Premier prix de l’Institut Lemmens », confirmé par le « Prix d’Excellence » et le prestigieux « Diplôme d’Harmonie et Contrepoint ».

 

Dès cette époque, sa maîtrise de l’orgue était si reconnue qu’on lui propose à l’âge de 12 ans, le poste d’organiste et de chantre de la paroisse Royale Saint-Joseph, qu’après la mort de son grand-père il occupera concurremment à celui de l’église des Capucins. Il devient même, à 19 ans, le suppléant de son ancien maître, Léandre Vilain, au prestigieux Kursaal d’Ostende et entame une série de récitals fort prisés, en particulier des artistes, peintres et écrivains comme James Ensor, Léon Spilliaert, Emile Bulcke, Félix Labisse et le poète, Karel Jonckheere, qui marquent cette « Belle époque ».

 

Loin de le griser, cette notoriété commençante le conduit à compléter son éducation musicale en s’inscrivant au conservatoire Royal de Bruxelles dirigé alors par un autre organiste renommé Joseph Jongen. Il étudie avec Paul de Maleingreau, Moulaert et Jean Absil avant de remporter brillamment le « Premier Prix d’Orgue », le « Premier prix de Fugue » et le prestigieux « Prix Arnold » en 1939. Il reçoit le privilège d’interpréter, en première audition publique, la Toccata Opus 104 de Joseph Jongen sur l’orgue Cavaillé-Coll du conservatoire, assisté du compositeur en personne. Son professeur Jean Absil le prépare même, dès mars 1943, pour le concours du « Grand Prix de Rome ». Mais la guerre vient brutalement mettre un terme à cet exaltant projet.

 

En 1940, peu de temps après l’invasion de la Belgique, son heureuse union avec la pianiste Mademoiselle Gilberte Boyden, dont naîtront deux enfants, vient compenser sa déception, autant qu’elle adoucira les difficultés et les risques quotidiens de ce temps d’occupation.

 

Après la mort de son vénéré professeur, Maître Léandre Vilain, il lui succèda comme organiste titulaire au Kursaal d’Ostende. Dans les années d’après-guerre, Joseph Berden, en tant que organiste titulaire de l’orgue à la paroisse Royale de Saint-Joseph, se voit désormais reconnu comme l’un des musiciens majeurs de Belgique. Sa série de 143 concerts en direct du Studio 4 de la INR (Institut National Radiodiffusion), sur l’orgue symphonique Delmotte nouvellement installé, consacre sa notoriété. Joseph Berden y manifestait, avec une grande liberté, son intérêt pour toutes les sources d’inspiration, du classique au populaire, de l’opéra au Jazz et à la musique folklorique ou populaire. Déjà s’y exprimaient sa force créatrice, son goût de l’adaptation et de la transcription, la puissance expressive de ses registrations, et son génie de l’improvisation.

 

A 21 ans, il est alors nommé professeur d’harmonie, ensuite de solfège et accompagnement, au conservatoire de musique d’Ostende, avant d’en devenir le directeur non sans heurter parfois les goûts un peu conformistes des administrateurs.

 

On imagine volontiers que ce musicien adorateur de Bach, mais influencé par Dupré, Vierne, Jongen aussi bien que par Messiaen, Mahler, Ravel, Elgar, Britten et surtout par l’école russe, Tchaikovsky, Rachmaninov, Prokofief, Shostakovich, devait se sentir à l’étroit dans une petite ville qui manquait passablement d’ouverture d’esprit, comme la suite le montrera. Il lui faudra cependant forcer sa naturelle modestie pour accepter les invitations qui se multiplient pour se produire à l’étranger, en particulier à Notre-Dame de Paris, où son ami Pierre Moreau était alors organiste suppléant. Le concert du 17 août 1980, en particulier, est resté dans la mémoire des 5 000 personnes qui y participèrent, comme un événement musical majeur. Pour célébrer le 150 e anniversaire de l’indépendance de la Belgique, Berden y interpréta les œuvres de ses compatriotes Jongen, Lemmens et Peeters. Mais les auditeurs, parmi lesquels Jean Langlais et Gaston Litaize, remarquèrent surtout son éblouissante improvisation sur les trois premières notes de la Brabançonne, le « Capriccio Belgica » dédié à leurs Majestés, le Roi Baudouin et la Reine Fabiola de Belgique, ainsi que pour la fête du Roi, aux Invalides le 14 novembre 1980, en présence de Bernard Gavoty et André Fleury. Cette performance consacra définitivement Berden comme l’un des grands improvisateurs du temps, à l’égal de son modèle Marcel Dupré. L’année suivante, le public britannique fut tout aussi impressionné lors d’une tournée-concerts qui le vit se produire au festival de musique de Bolton, à Liverpool (voir photo ci-dessous : Liverpool Anglican Cathedral 1981) et à Manchester.

 

Berden

C’est au moment où Joseph Berden accède enfin à une réputation internationale, tardive mais unanime, que sa carrière de concertiste et de compositeur est brisée, victime du nationalisme culturel et du conflit politico-linguistique. Déjà indisposés par le patriotisme « belge » manifesté par ses choix musicaux et ses dédicaces lors de certaines cérémonies locales, et au cours du fameux concert parisien, les idéologues flamands d’Ostende décidèrent de le sanctionner. Prenant prétexte de son âge, après 53 années de fidélité au service de leur église, le curé et ses marguilliers de la paroisse Saint-Joseph, le licencient, malgré le soutien du doyen Joseph Loncke et de ses amis, le privent de son droit à la pension, et lui interdisent formellement avec un exploit d’huissier, l’accès à la tribune de son instrument. Un procès s’en suivit. Joseph Berden n’en verra pas le terme. Comme son révérend doyen et ami lui disait, « Maître, votre Brabançonne vous a mis la corde au cou !»

 

Privé de son outil de travail, réduit à préparer sur le piano les rares concerts qu’il acceptait encore de faire, il sombre dans une angoisse inconsolable, malgré le soutien indéfectible de son épouse. L’extraordinaire improvisation qu’il conçoit lors d’une invitation pour jouer l’orgue en l’église Notre-Dame de Laeken, intitulée « Hommage funèbre pour les tombeaux Royaux », heureusement conservée par l’enregistrement, sonne comme un pathétique adieu à la musique. Par la suite, il se résigna et consacra ses jours à reproduire, à l’huile, les tableaux de Renoir, Rubens, Rongier ou Ingres, comme un défi au silence auquel on l’avait contraint.

 

Le 14 novembre 1987, une lourde chute au sous-sol de sa maison mit un terme à ce renfermement morbide. Deux jours plus tard, il meurt de ses blessures. Aussi simplement qu’il avait vécu, il est enterré à Ostende dans une tombe sans inscription, sans cérémonie et sans fleurs suivant son dernier souhait. Un génial créateur venait une fois de plus de disparaître, brisé par les préjugés, le fanatisme et l’ignorance. Au-delà de son œuvre d’interprète et de concertiste, il laisse derrière lui, en particulier, les manuscrits encore inédits d’un antiphone avec chœur, trompette, orgue et percussion, d’un quatuor à cordes, de motets et d’une série de messes chantées dont il voulut faire disparaître avec lui toutes traces, par esprit de désillusion et de dégoût.

 

Sa veuve, après avoir poursuivi le procès contre les fabriciens d’Ostende, a donné pour but ultime à sa vie, avec l’aide de ses amis, d’entretenir la mémoire de son époux et de faire enfin reconnaître son art. Pour ceux qui ont eu le privilège d’entendre, y compris grâce à des enregistrements quasi volés ou confidentiels, les performances de Joseph Berden, ses qualités exceptionnelles d’interprète et d’improvisateur ne font aucun doute. Il reste à découvrir le compositeur qui pourrait bien étonner lui aussi.

 

Hervé Le Goff

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